Le CRDP vu par un sociologue

Par Guy Rocher

Guy Rocher, professeur émérite

C’est le caractère interdisciplinaire du CRDP qui, en 1979, m’a fait accepter l’invitation d’Andrée Lajoie de m’y joindre. L’arrivée d’un sociologue n’était donc pas vue comme une trop énorme anormalité! Mais j’étais le premier sociologue à y arriver comme chercheur principal. J’y venais pour y développer la sociologie du droit. Mais à vrai dire, je ne savais pas très bien, à ce moment-là, ce que pouvait être la sociologie du droit. J’avais assez naïvement accepté d’implanter au CRDP une approche du droit que je n’entrevoyais bien plus que je le maîtrisais. Prenant avec moi ce risque, le CRDP m’a permis, m’a imposé d’entreprendre, de comprendre et d’approfondir à la fois le contenu et l’étendue d’une certaine sociologie du droit. À cette première constatation s’est ajoutée une deuxième : au contact des collègues du CRDP et d’ailleurs, et des étudiants, ma conception de la sociologie du droit a connu une évolution : d’une analyse sociologique du seul droit positif, elle s’est élargie pour y inclure des normativités non juridiques et par conséquent des phénomènes d’internormativité dans une perspective de pluralisme juridique. Cette dernière est devenue la « marque de commerce » du CRDP; elle fait son originalité, sa contribution spécifique à l’analyse socioculturelle du droit. Elle ouvre aussi une large porte sur l’interdisciplinarité. Elle se retrouve dans les différents champs de recherche qu’ont cultivés les différentes équipes de chercheurs du CRDP, que ce soit dans les recherches sur la santé, les communications, les réformes sociales, les Amérindiens et, d’une manière générale toutes celles s’inscrivant dans les rapports entre le droit et le changement social. C’est aussi ce qui explique le travail d’équipe qui a caractérisé le CRDP, et cela depuis longtemps. Le financement du CRDP a été favorisé par son aptitude à créer et entretenir des équipes engagées dans un ou des projets de recherche, impliquant des chercheurs et des étudiantes et étudiants. Cela a permis d’entreprendre des recherches importantes, qu’un chercheur isolé n’aurait pu assumer, et par conséquent des recherches ayant une pertinence sociale. C’est ce que j’ai connu, pour ma part, avec les recherches sur la pratique médicale (attitudes à l’endroit de l’euthanasie) ou sur le système de santé, auxquelles j’ai participé ou que j’ai dirigées ou codirigées (sur les Groupes de médecins de famille, par exemple).

Le succès de ces recherches tient aussi, pour une part importante, à la contribution des étudiantes et étudiants, non seulement par leur participation aux équipes de recherches, mais aussi par les mémoires et thèses qu’ils ont rédigées en lien, souvent étroit, avec le CRDP, voire au sein du CRDP. Il faut, à ce sujet, souligner en gros caractères l’apport du CRDP à l’enseignement du droit, et surtout au développement des études supérieures en droit. En 1979, le CRDP existait en marge de la Faculté. Son intégration progressive à la Faculté s’est faite par la participation toujours croissante des chercheurs principaux à l’enseignement des 2e et 3e cycles, à la direction de mémoires et de thèses et, d’une manière générale, à l’inspiration et l’encadrement des étudiants.

C’est ainsi que, personnellement, pendant plus de trente ans, le CRDP m’a donné de nombreuses occasions de travailler avec des collègues dans différentes équipes interdisciplinaires composées de juristes bien sûr, mais aussi d’historiens, anthropologues, philosophes, éthiciens, théologiens, économistes, médecins, politologues et même de sociologues. Cela se fit dans le cadre de recherches successives qui se sont échelonnées au cours de ces décennies. Cela se fit aussi grâce à des étudiantes et étudiants prometteurs inscrits à la maîtrise et au doctorat en droit ou en d’autres disciplines, que j’ai eu le privilège de codiriger avec divers collègues ou à l’occasion de jurys de mémoires ou de thèses, événements toujours riches d’échanges entre collègues et avec l’étudiante, l’étudiant.

Pour tout cela, et bien d’autres choses, notamment le soutien d’un secrétariat remarquable, le cinquantenaire du CRDP me permet d’exprimer ma reconnaissance : j’y ai connu un milieu intellectuel stimulant.

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